Sur le vif

De la Banque de Savoie

L’incorporation bancaire de 1860 : une simple annexion ou une chance d’intégration ?

Hubert Bonin, professeur d’histoire économique à Sciences Po Bordeaux et à l’umr Cnrs 5113 Gretha-Université Montesquieu Bordeaux 4 [www.hubertbonin.com]

Sans l’ambition de reconstituer une histoire de l’économie bancaire savoyarde des décennies entourant le rattachement de 1860, notre projet vise à débattre de la portée de cet événement sur les structures institutionnelles. Est-ce que, pour la Savoie, il s’est agi d’une simple « annexion » à un « système bancaire » centralisé, ouvrant ainsi la porte à la domination de la place, des institutions et des établissements de crédit parisiens ? Ou, au contraire, l’incorporation aurait-elle pu servir de levier à la maturation d’initiatives entrepreneuriales et de places bancaires propres à favoriser l’émergence de systèmes productifs décentralisés à l’échelle des Alpes du Nord ? Pour ce faire, nous nous appuierons sur des ouvrages de banquiers ou d’universitaires, sur des archives de banques et sur les archives de la Banque de France.

Quand la Savoie rejoint la France, elle ne se trouve absolument pas dans la situation de l’Alsace-Lorraine en 1918 ; en effet, celle-ci avait connu au xixe siècle un puissant mouvement d’équipement industriel et bancaire, et ses banques se posent alors en fortes banques régionales. Or, en 1860, le degré d’industrialisation savoyard reste modeste, avec quelques îlots ou sites d’industrie concentrée moderne (dans le textile ou la métallurgie, par exemple) et des myriades de petits ateliers enclavés sur leur petit marché local ou, parfois, insérés dans des flux d’échanges que l’on pourrait identifier comme « proto-industriels ». L’économie bancaire doit se conformer à la prédominance de ces échanges commerciaux et des formes variées de l’agriculture de vallée ou d’alpage. Sa capacité d’autonomie est par conséquent contestable ; les « capitales » marchandes ne constituent guère des places trapues, d’autant plus qu’elles doivent rebâtir rapidement des réseaux d’affaires pour substituer au pôle de Turin de nouveaux leviers de refinancement ou de change. L’enjeu du rattachement à la France peut par conséquent concerner aussi le monde de la banque, car tout essor durable de l’économie savoyarde suppose une monétarisation intense aux dépens des pratiques de thésaurisation, une mobilisation des épargnes des foyers ou des patrons d’entreprise au service d’une liquidité fluide par le biais de la monnaie de banque, et enfin une stabilité des échanges et des réserves de monnaies de tout type que des capacités de refinancement départementales ou parisiennes peuvent favoriser.

1. Banque de Savoie contre Banque de France ?

Cependant, dans un premier temps, il faut définir les contours institutionnels de l’économie monétaire et bancaire savoyarde. En effet, le processus de centralisation des marchés de l’argent autour d’une institution centrale, la Banque de France, dont le privilège a été récemment consolidé en 1852, empêche toute velléité d’autonomie ou même de spécificité. Or la royaume sarde disposait jusqu’alors de deux banques d’émission (et de réescompte), la Banque nationale, à Turin, et la Banque de Savoie, avec une succursale à Chambéry et un siège à Annecy, car elle y avait succédé  le 26 avril 1851 à la Banque d’Annecy, elle-même fondée en mai 1840. Son capital avait progressé de 800 000 francs à 1,6 million en 1853, 2 millions en 1856 et enfin 4 millions au début de 1860. Soudain, cette Banque de Savoie devient un enjeu de spéculations financières et intellectuelles. Jean Bouvier puis Alain Plessis ont bien analysé les circonstances qui ont accompagné l’incorporation de la Banque de Savoie à la France.

A. De la Banque de Savoie à une nouvelle économie bancaire ?

Un premier enjeu est académique. Ce rattachement de la Savoie à la France relance certes un temps les joutes théoriques entre experts à propos de la liberté d’émission de la monnaie (comme aux États-Unis et en Écosse). En effet, la Société d’économie politique, qui regroupe les économistes français (à peu près deux cent membres, dont Michel Chevalier) argue que la « banque libre » serait plus efficace que l’unicité d’émission – dont Louis Wolowski semble être le seul économiste à défendre le principe en France. Bref, l’affaire de la Banque de Savoie aurait pu ouvrir la boîte de Pandore d’une remise en cause du monopole monétaire de la Banque de France (émission de billets et réescompte des banques). Malgré une floraison de brochures, d’opuscules et d’articles de presse sur cette affaire de la Banque de Savoie, et après un débat lui aussi théorique au Sénat, qui rejette la pétition des « libre-banquistes » par 83 voix contre deux (dont Chevalier), les partisans théoriciens et affairistes (les Pereire) de « la banque libre » subissent une défaite sans appel…

Un second enjeu est financier et bancaire. Certes, pendant l’été 1860, divers mouvements spéculatifs portent des investisseurs à ramasser des paquets d’actions de la Banque de Savoie, en pariant sur un destin autonome, des échafaudages imaginatifs ou une fusion avec la Banque de France à un cours séduisant – et un  quart du capital passe entre leurs mains, en particulier une petite maison de banque marseillaise, Gay-Bazin, ou des hommes d’affaires qui ont fondé tout récemment à Paris le Crédit industriel et commerciale.

Les grands banquiers saint-simoniens, les Pereire, envisagent quant à eux d’utiliser la Banque de Savoie comme levier d’une compétition avec cette Banque de France ou le monde de leurs rivaux parisiens (les maisons de la Haute Banque, comme les Rothschild ou les Fould). Les Pereire négocient avec les dirigeants de la Banque de Savoie en 1861-1863 et concluent, le 18 septembre 1863, un projet de contrat qui leur ferait apporter 36 millions de francs lors d’une augmentation de capital énorme de 4 à 40 millions…, comme s’ils imaginaient d’en faire le ferment d’une seconde Banque de France ! Les Pereire doivent encore convaincre le pouvoir exécutif parisien, l’empereur – à qui ils remettent une note en janvier 1864 –, le gouvernement de Rouher, le ministre des Finances – mais leur rival Fould, un banquier d’une grosse maison de Haute Banque, vient de revenir à ce poste depuis 1861 –, et évidemment la Banque de France elle-même. Les Pereire remettent un mémoire analysant leur projet à Fould le 27 novembre 1863. Le « système Pereire » a besoin d’être alimenté par une forte expansion du crédit, de la monnaie de banque, de la circulation monétaire, alors que la Banque de France tarde à densifier son réseau de succursales, fort seulement d’une cinquantaine d’unités. Utiliser la Banque de Savoie pour créer une nouvelle institution bancaire, voire pour diffuser de la monnaie de banque et du réescompte, contribuerait à la croissance générale et à l’offre d’argent, en particulier pour diffuser plus encore les valeurs mobilières (pouvant servir de gage à des prêts). C’est à cette époque, rappelons le, que les Pereire participent au-delà des Alpes à la création du Crédit mobilier italien (en 1863), une banque d’affaires insérée dans un schéma d’investissements en chemins de fer et industries ; et que se fondent successivement le Crédit lyonnais (1863), la Société générale et la Société marseillaise de crédit (1864). L’affaire de la Banque de Savoie n’est donc pas seulement un « coup spéculatif », car elle s’insère dans un schéma de pensée et d’action qui dispose de sa logique structurée, diversifier l’économie bancaire et développer la liquidité d’ensemble de l’économie.

Toutefois, ils doivent vite déchanter : c’est la mobilisation générale contre leurs conceptions. Le gouverneur de la Banque de France, Adolphe Vuitry, « est fort alarmé des projets que l’on prête au Crédit mobilier pour une reconstruction de la Banque de Savoie avec des succursales dans tous les départements, ayant le droit d’émettre des billets en concurrence avec la Banque de France. Ce projet serait insensé, et, quelques que soient les espérances que fondent MM. Pereire sur des conversations avec l’empereur, je crois que la Banque peut être parfaitement tranquille. » Fould prend position fermement : « Je n’ai nullement encourage M. Pereire dans son projet de la Banque de Savoie. Je vous serai obligé de faire devenir le gouverneur de la Banque [de France] et de lui communiquer le sens de cette dépêche qui calmera les inquiétudes qu’il m’a exprimée au nom de son Conseil » de Régence. « J’ai bien étudié cette affaire et les statuts de la Banque de Savoie ne lui donneraient tout au plus le doit d’établir des succursales dans les deux départements du pays. Ainsi que je lui [à Pereire] déjà dit, je regarderais la concurrence qui tendrait à s’établir entre la Banque de France et la Banque de Savoie comme déplorable, et je l’empêcherai par tous les moyens possibles. Je suis dans ma position de défenseur naturel de la Banque de France. »

Malgré leurs tentatives et leur groupe de pression, les Pereire ne peuvent percer ainsi dans le grand Sud-Est, ni par le biais de la Banque de Savoie, ni par leurs intérêts dans les chemins de fer puisque c’est devenu un fief ferroviaire des Talabot autour du Paris-Lyon-Marseille. Celui-ci empêche notamment les Pereire d’obtenir la ligne Sète-Marseille qu’ils souhaitaient pour obtenir un débouché phocéen à leur Compagnie du Midi (qui gérait le Bordeaux-Sète) lors du renouvellement et de l’extension des concessions ferroviaires par l’État en juin 1863.

B. L’absorption de la Banque de Savoie par la Banque de France ?

Malgré ces espérances saint-simoniennes et les débats des libre-banquistes, l’impératif de l’unicité de la banque d’émission et de réescompte s’impose in fine. La Banque de France, forte du monopole de la banque d’émission qu’elle a obtenu sur l’ensemble du territoire national par la convention de 1848, récupère la Banque de Savoie, dont le nom disparaît (pour un temps) et dont les outils deviennent des succursales de la Banque de France – tout comme cela avait été le cas en 1848 pour d’autres banques régionales d’émission, comme la Banque de Bordeaux ou la Banque de Lille.

Un débat de l’époque est toujours ardent, celui qui touche aux fondements mêmes des accords liés au rattachement de la Savoie. En effet, la convention du 24 août 1860 avait garanti la pérennité du privilège royal attribué par Charles-Albert à la Banque de Savoie pour l’émission de la monnaie fiduciaire officielle du duché de Savoie et son respect par les autorités françaises. Aussi la décision du gouverneur et des Régents de la Banque de France de revendiquer le monopole de l’émission peut-elle sembler aller en contradiction avec la convention de 1860 cosignée par les autorités françaises et violer le droit de la Savoie à émettre sa propre monnaie. Or le décret impérial du 8 avril 1865 autorise « la cession du privilège d’émission de la Banque de Savoie » à la Banque de France. Celle-ci en profite d’ailleurs pour intégrer dans ses propres coffres le stock d’or qui servait à la Banque de Savoie pour garantir ses opérations monétaires.

Un rapport circonstancié est d’abord remis au ministre des Finances (en novembre 1860-novembre 1861) Jean-Louis Forcade de la Roquette sur le destin de la Banque de Savoie et à une lettre de cadrage du ministre à la Banque de France. Les discussions entre le ministère des Finances (dirigé par Achille Fould entre novembre 1861 et janvier 1861), le gouverneur de la Banque de France (Charles de Germiny depuis 1857 puis Vuitry à partir de juin 1863) et la Banque de Savoie (dont son président, le baron Ruphy) portent sur les compensations et les modalités du rapprochement. La Banque de Savoie imagine dans un premier temps une fusion capitalistique, au pair – ce qui aurait justifié le petit boum de spéculation sur ses actions, qui ont bondi de 1 200/1 300 à 1 800/2 000 francs en 1860-1861 (par rapport à un pair d’un millier de francs). Mais la Banque de France rechigne à incorporer dans son bilan des comptes d’une institution qu’elles jugent douteux car la Banque de Savoie aurait pris trop de risques en acceptant d’escompter des billets de clients par trop incertains – et d’ailleurs le directeur de la succursale de Chambéry est révoqué pendant ces discussions. Le gouverneur propose alors en avril 1861 le simple versement d’une indemnité de 600 000 francs pour compenser la perte du droit d’émission monétaire, tandis que la Banque de Savoie poursuivrait son existence en temps que banque locale banalisée. Une partie de poker menteur se déroule alors : celle-ci demande 8 millions d’indemnité et entame, on l’a vu, ses discussions avec les Pereire à partir de mars 1862. Une commission présidée par le président de la section des Finances du Conseil d’État, Vuitry (le futur gouverneur de la Banque de France), propose 1,2 million.

Finalement, ces négociations débouchent sur un traité signé entre la Banque de Savoie et la Banque de France le 19 novembre 1864. Celui-ci prévoit le payement d’une indemnité de 4 millions de francs à la Banque de Savoie, l’effacement de ses guichets et administration monétaires, au profit de l’ouverture de deux succursales qui se substitueraient à eux. Le Conseil général de la Banque de France la demande cette ouverture le 9 mars 1865 et la décide le 8 avril. Ces deux succursales ouvrent donc leurs portes en 1865, respectivement le 20 avril à Annecy et le 22 avril à Chambéry. Des « bureaux rattachés » viennent plus tard renforcer cette architecture du crédit, à Aix-les-Bains (1887), Albertville (1899) et Thonon (1898-1899) – bureau érigé en succursale en 1990.

Entre-temps, la Banque de Savoie, qui aurait pu continuer une vie bancaire classique, préfère se saborder, faute de repreneurs parisiens et surtout parce que sa situation et son propre crédit sont devenus précaires. Une assemblée générale décide sa dissolution, le 19 mars 1865 : le royaume sarde ne peut ainsi transmettre aucun héritage institutionnel bancaire aux nouveaux département.

2. Les premiers ferments des Caisses d’épargne savoyardes

Pourtant, un véritable héritage, bien que modeste, est transmis par le royaume sarde, celui des Caisses d’épargne. En effet, le mouvement de promotion de l’épargne, de la prévoyance et de la morale populaire avait essaimé dans toute l’Europe, et le Piémont-Sardaigne s’était équipé lui aussi des premières institutions philanthropiques patronnées par la bonne bourgeoisie. Chambéry avait ainsi abrité sa Caisse d’épargne dès le 5 juillet 1835 – longtemps après celle de Lyon dès 1822, mais seulement un an après celle de Grenoble, par exemple – avant Annecy en 1841, Rumilly en 1852, Thonon en 1855 et Aix-les-Bains en 1857. Comme ces caisses sont indépendantes les unes des autres, proches de la municipalité, elles n’ont aucun mal à s’adapter à leur nouvel environnement français en 1860

Néanmoins, elles doivent dorénavant faire remonter presque toute leur collecte à la Caisse des dépôts, à Paris. Cette centralisation est imposée par une loi de 1852, en échange de la garantie des dépôts par l’État ; comme les 440 autres Caisses françaises, elles perdent leur droit de pratiquer des crédits, contrairement aux Caisses restées italiennes ou aux Sparkassen germaniques à partir des années 1890 : c’est « le choc de l’annexion » et un « séisme juridique ». Après quelques remous, chaque Caisse vote des statuts conformes à ces exigences (Thonon dès 1862, Chambéry en 1867) sauf celle d’Aix-les-Bains, qui préfère disparaître en 1865 et celle d’Annecy qui pratique une résistance passive jusqu’à sa capitulation de facto en 1887.

De nouvelles Caisses sont même lancées à Albertville (1861), Saint-Jean-de-Maurienne (1861) et Moûtiers (1864), et de Bonneville (1875). Et leur histoire se déroule sans aspérités jusqu’aux années 1950 ; leur dimension reste modeste, mais plusieurs d’entre elles se sentent suffisamment solides pour se doter d’un Siège cossu, qui symbolise leur réussite sur chaque place où elles participent à la collecte de l’épargne face aux tendances à la thésaurisation.

3. Débats sur les effets de l’incorporation au système interbancaire français

La Savoie rejoint en 1865 le système de l’escompte national ; les succursales de la Banque de France s’insèrent dans la politique globale d’une institution qui vise à déployer son réescompte sur toutes les places du pays, afin d’en assurer une liquidité optimale, d’abaisser le taux moyen d’escompte, stimuler les petites et moyennes entreprises et les échanges commerciaux. La Savoie aurait certainement bénéficié d’une bonne couverture monétaire si elle était resté piémontaise, mais son intégration à l’aire française lui offre une bien plus larges occasions de refinancement interbancaire et de réescompte auprès d’une banque centrale déjà solide et elle-même portée par la communauté des maisons de Haute de Banque ou du grand commerce par le biais des Régents. Il reste cependant à édifier une véritable économie bancaire savoyarde, à tisser des réseaux d’échanges monétaires, de billets commerciaux et de crédits saisonniers ou durables.

En effet, le système bancaire savoyard reste fragmentaire et fragile car il reste trop éclaté entre de toute petites maisons d’escompte locales, sans envergure, sans division des risques suffisante, sans capital de compétence solide, et, surtout, sans liquidité robuste. Cela explique que nombre de ces maisons soient balayées, l’un, créée en 1856, la Caisse d’escompte d’Annecy, en 1865-1873, et plusieurs autres surtout dans le dernier tiers du siècle : Neyret à Faverges en 1878, Pétellat à Rumilly, De Rochette à Annecy et la Banque des Alpes à Sallanches entre 1882 et 1886, pendant la crise bancaire et la récession nationales, puis encore Léon Ducret à Rumilly, Comptoir d’escompte d’Annecy ou Pinget à Thonon entre 1892 et 1906. La Banque de France ne peut à elle seule porter à bouts de bras des établissements trop chétifs et devenus insolvables : la Savoie attend donc encore une armature de banques et de places, et l’on peut parler d’un certain « retard » par rapport à d’autres régions déjà mieux équipées, dès lors que l’intensité du décollage de son économie manque encore d’ampleur pour pouvoir nourrir suffisamment de disponibilités aptes à alimenter elles-mêmes une offre de crédit énergique. « La Savoie a longtemps vécu repliée sur elle-même et sa prospérité ne remonte qu’à une vingtaine d’années », grâce à l’aménagement des chutes d’eau et au tourisme, déclare même un directeur de la Banque de France, qui néglige la micro-économie du siècle précédent. Mais l’un de ses prédécesseurs avait décrit en 1865 « l’état arriéré de l’agriculture dans les campagnes et le défaut presque absolu d’industries dans les villes. Tant que les Savoisiens ne feront aucune tentative sérieuse pour étendre le cercle de leurs relations commerciales et se créer des débouchés, tant que l’esprit d’initiative et d’organisation ne viendra pas communiquer la vie et le mouvement à l’exploitation de ces ressources naturelles, elles seront condamnées à demeurer stériles. »

Est-ce que des places bancaires peuvent émerger avec quelque autonomie face à l’emprise des banques parisiennes, genevoises, grenobloises ou lyonnaises ? Est-ce que l’incorporation à la France n’aura été qu’une « annexion » qui rend la Savoie dépendante de la centralisation des capitaux, par le biais de l’interbancarité gérée par la Banque de France ou par le biais du regroupement de la collecte des livrets des Caisses d’épargne à la Caisse des dépôts et consignations ? Ou ouvre-t-elle au contraire l’opportunité d’un transfert de savoir-faire bancaires et financiers qui permettraient d’accélérer les processus de modernisation et de diversification de l’économie et de favoriser l’émergence de pôles d’initiative entrepreneuriale et bancaire suffisamment autonomes – donc sans avoir à regretter d’avoir quitté les modes de financement des régions italiennes ?

L’on peut suggérer que l’incorporation à la France aurait fait échapper la Savoie à la future logique qui, dans les années 1940-1980, structure l’économie de nombre de régions italiennes autour de « districts industriels ». Cela incite à débattre de la capacité savoyarde à identifier ses propres cheminements de croissance et à discuter de la conformité de l’économie bancaire savoyarde à des « modèles » de développement désormais classiques, ceux des « vallées industrielles », des « districts » industriels, de « l’économie alpine », en mobilisant les « modèles bancaires » eux aussi classiques que sont la « banque locale », la « banque régionale » ou la banque commerciale nationale et européenne, avec, pour chaque niveau, le profil de banque familiale, mutualiste ou capitaliste. Des réflexions sur l’articulation entre chacun de ces types et de ces niveaux doivent déboucher immanquablement sur des réflexions autour de la « différenciation » entre la banque savoyarde et les autres économies bancaires régionales, et cela par grande période chronologique. Bref, au sein même de ces logiques d’analyse, l’histoire bancaire savoyarde incite, pour les demi-siècles suivant le rattachement de la Banque de Savoie en 1860-1865, à identifier des « places bancaires », à préciser les contours de mini-« systèmes bancaires », en insistant sur les fonctions des succursales de la Banque de France, successeur de la Banque de Savoie en tant que « banque des banques », à évaluer les différences éventuelles entre chaque place, entre Haute-Savoie et Savoie, entre ces deux départements et l’Isère voisine, à jauger la capacité d’autonomie des ces places par rapport à celles de Genève, de Grenoble et de Lyon devra être jaugée ; et enfin, à apprécier la capacité de différenciation et de résistance des places savoyardes face aux secousses conjoncturelles et surtout face à la concurrence des « grands établissements de crédit » parisiens.

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