Sur le vif

Ils osent tout, ces Français…

Chambéry, la capitale historique de la Savoie, ne manque pas de beaux édifices ni de beaux monuments. L’un des moins appréciés, depuis son installation en 1892, est la statue qui commémore l’annexion de la Savoie par la Première République française en 1792. Cette femme à la silhouette lourde, étreignant de ses bras énormes un drapeau français, fut et reste surnommée la Sasson (grosse femme sans grâce) par les Chambériens. Plantée en plein centre ville, à l’intersection du Boulevard du Musée et de la rue St Antoine, elle est heureusement cachée par les platanes qui ont poussé autour et au-dessus… mais elle est toujours là.

Le sculpteur toulousain Falguière a réussi à donner au bronze la maladroite pesanteur du béton. Sa médiocre création était censée représenter Jeanne d’Arc et fut offerte aux Lorrains, qui la refusèrent. Elle fut donc expédiée en Savoie, et installée à Chambéry, inaugurée le 4 septembre 1892.

Voici ce que le régionaliste Paul Reboton écrivait en 1982 : «Lors de l’inauguration, Monsieur Pierre de Mongex, Maire de Planaise, protestait déjà justement en déclarant : « L’annexion de 1792 a été imposée et n’a pas été consentie par le peuple savoyard tout entier :» (…) Pour nous ce monument commémore surtout le début d’une période tragique pour les savoyards : de 1792 à 1815, 56 000 d’entre eux, enrôlés de force, tombèrent pour les républicains et les impériaux français, dans la résistance, la déportation et pour la « gloire » du dictateur Napoléon. Ne serait-ce pas plutôt un monument aux morts »?

La Sasson fut enlevée par les Allemands en 1942 pour être fondue, mais on la retrouva en Allemagne après la guerre, sans sa tête, et elle revint en Savoie. Une souscription est lancée pour refaire la tête, mais elle n’aboutit pas et la lourde statue reste dans un entrepôt municipal jusqu’en 1982. Cette année-là, la ville de Chambéry (dont le maire est alors le socialiste Francis Ampe) trouve 200 000 Francs pour compléter la statue et la réinstaller. Aujourd’hui, il manque quelques lettres à l’inscription du socle, la Sasson se cache sous la verdure, mais elle est toujours là.

En 1982, les régionalistes manifestaient leur mauvaise humeur mais ne songeaient pas à s’opposer à la remise en place de ce vilain monument.

Paul Reboton terminait ainsi son article : « Notons cependant au passage que les deux filles de Savoie qui symbolisent à Genève, sur un monument, l’entrée de la République de Genève dans la Confédération helvétique, ont autrement de grâce naturelle et meilleure allure que cette encombrante créature ».

À nos lecteurs de comparer : Le monument genevois se trouve sur la rive gauche, dans le jardin Anglais, à proximité du Pont du Mont Blanc, derrière l’horloge fleurie. Son style, datant de 1869, est pompeux et officiel. Deux « filles de Savoie » furent peut-être les modèles du sculpteur, mais ces figures personnifient Genève et la Suisse : La première porte les armoiries de la ville (les clefs de St Pierre et l’aigle), la deuxième un écu sur lequel on peut y lire « UN POUR TOUS TOUS POUR UN». Le travail du sculpteur est incontestablement plus élaboré que celui de Falguière. Pour la grâce et l’allure de ces femmes, chacun appréciera…

%d blogueurs aiment cette page :